RACINES EN PARTAGE
Arthur VERLON 1906 - 2001
En 2002, un travail de mémoire a été entrepris autour de la vie d’Arthur Verlon, à partir de souvenirs, de lettres et de photographies soigneusement conservés. Ce récit, porté par la sensibilité de ses auteurs, propose une plongée intime dans l’histoire familiale, tout en laissant la place à la diversité des regards et des expériences au sein de la descendance d’Arthur.
Ce témoignage, sans prétendre à l’exhaustivité, s’inscrit comme une contribution précieuse à la transmission de la mémoire familiale, destinée à enrichir la compréhension de chacun sur ses origines.
L'ENFANCE

Arthur VERLON est né à Mondescourt, le premier février 1906. Mondescourt est un petit village de la vallée de l'Oise, près de Noyon. Le département de l'Oise est un plateau fertile consacré à la grande culture (blé, betteraves) avec dans la vallée, cultures maraîchères et fruitières en association avec l'élevage bovin.
Arthur est le second fils de Marguerite MARUY et de Louis Achille VERLON. Son frère Louis né en 1902, a déjà quatre ans. Le père, âgé de 26 ans, est cordonnier. Marguerite qui a 25 ans, s'occupe de ses enfants. Arthur se souvient un peu de son village natal :
« Au milieu de la plaine, sur la grande route de Chauny à Noyon est situé mon petit village natal, Mondescourt »
« La route traverse le village, s'élargit à une extrémité, sur la place, puis elle va continuer en mourant dans la plaine de Noyon » …
«c'est un modeste petit village que mon pays natal, les cinquante petites maisons qui forment le village ne sont pas très belles car ce sont de vieilles maisons parmi lesquelles sont mêlées quelques maisons bourgeoises qui ornent ce village ».
« Il y a dix ans et je m'en rappelle aussi bien qu'hier, je m'amusais avec mes petits camarades sur la place du village pendant les longues après-midi d'été. C'est là où j'avais tous mes parents réunis ensemble et c'est là enfin que j'ai grandi. »
Rédaction - Glénay, février 1919
Les ancêtres Verlon sur généanet
VORGES
La famille VERLON arrive à Vorges vers 1910 (on ne sait pas exactement la date). Vorges, dans la plaine de Laon est une petite commune rurale un peu endormie. Une jolie église classée, un café, quelques belles maisons où les bourgeois de Laon viennent passer l'été, deux ou trois rues bordées de petites maisons…
Louis Achille VERLON va travailler dans le village natal de son épouse Marguerite, avec son beau-père Georges MARUY, comme horticulteur et jardinier dans plusieurs propriétés bourgeoises du village.
Le grand-père MARUY est un personnage, lieutenant de sapeurs pompiers, chef de la fanfare locale. Arthur l'aime beaucoup, mieux en tout cas que sa grand-mère Aurélie. La vie s'écoule tranquille au milieu de la famille et des copains, notamment Marcel Guillaume, le copain du café.

LA GRANDE GUERRE
Tout ce paradis, dont Arthur nous parlera beaucoup, bascule d'un coup pendant l'été 1914. Fin juillet la guerre se déclare entre la France et l'Allemagne. Tous les hommes en âge de l'être sont mobilisés. Louis Achille Verlon et son beau-frère Gustave partent aussitôt. Arthur se souvient de l'au revoir de son père en gare de Laon…
L'attaque allemande est foudroyante… Vorges se trouvant très près de la frontière belge a été occupé presque aussitôt. On imagine les Prussiens, Uhlans à cheval avec leurs casques à pointe s'installant aussitôt en maîtres … On imagine aussi l'abattement des villageois après cet effondrement et cette débâcle soudaine de nos troupes.

la dernière carte postale envoyée par Louis Achille à son fils Arthur, de Compiègne où il était mobilisé. Elle ne sera distribuée par la poste que 6 ans plus tard.

Le malheur s'abat sur la famille : Louis Achille est tué au combat à Dannevaux (près de Verdun, Meuse) le premier septembre 1914. Son beau-frère Gustave est grièvement blessé et mourra ensuite de ses blessures. Marguerite se retrouve seule avec les deux garçons Louis et Arthur. Elle, et la grand-mère doivent aussi s'occuper des deux petites cousines Marcelle et Marie Louise (4 et 2 ans) dont la mère gravement malade vit en sanatorium.
Après la bataille de la Marne en septembre 1914 et la course vers la mer, le front avec ses tranchées se fixe au sud de Vorges, à moins d'une dizaine de kilomètres, sur ce qu'on appelle «le chemin des Dames» et qui deviendra plus tard tristement célèbre.La vie s'organise très difficilement pour les deux femmes et les quatre enfants. Le village est occupé en permanence par la troupe ennemie qui s'en sert de base arrière au front. On entend en permanence le roulement du canon… La maison a été réquisitionnée. On a laissé deux pièces à la famille qui doit passer par une fenêtre pour y pénétrer… Les occupants se conduisent comme des barbares en humiliant la population.
Les gens sont affamés; Sans doute dans le calcul de chasser la population, tous les arbres fruitiers ont été coupés à mi-tronc ! La nourriture est confisquée par l'occupant. L'hiver, les enfants sont réquisitionnés par les Allemands pour dégermer les pommes de terre. Pour aider sa mère et nourrir la famille, Arthur vole à la barbe des allemands des pommes de terre qu'il dissimule dans le capuchon de sa pèlerine… L'église du village voisin, Presles, avait été transformée en magasin militaire par les Allemands. Elle est un jour bombardée et son contenu considéré comme perdu. Pas pour les petits français qui récupèrent le pain de guerre couvert de soufre!
Les enfants détournent aussi la mélasse sucrée qu'on destine aux chevaux pour la manger… Le village de Vorges est également bombardé; Il faut alors se dissimuler dans la cave voûtée de la maison qui sert aussi d'abri aux voisins…Cinq obus tomberont sur la maison. A chaque impact, les bougies s'éteignaient!

Reproduction d'un relevé de bons de ravitaillement de la grand-mère Verlon à Vorges (1915)
Bolo Pacha est un aventurier lyonnais qui aurait été pacha en Egypte, une sorte de nabab d'opérette qui joue les pacifistes en rachetant un journal de la Meuse…En réalité un escroc qui vit aux crochets des Allemands…
Un héros pour les petits Français !
Dessin (Bolo Pacha) d'Arthur le 11 avril 1916 à Vorges


Pendant cette période, Arthur est enfant de chœur à l'église. Un aumônier allemand lui donne deux chapelets qu'il conserve précieusement toute sa vie
Le 27 octobre 1917, devant l'avance française, il faut évacuer le village qui va se retrouver en première ligne. La famille est séparée. A Leuze, Louis Verlon qui à 15 ans, est réquisitionné comme travailleur forcé. La grand-mère Aurélie est morte auparavant d'un cancer du sein après avoir été soignée par un infirmier allemand… La population est rassemblée au bout du village sur la route de Presles; Arthur échappe à sa mère, retourne dans la maison vide pour chercher ses billes. Au retour, il doit se jeter dans un fossé pour se protéger d'un tir de mortier ! Peu de temps auparavant, Arthur et Louis ont lancé leur dernière citrouille par la lucarne du toit pour ne pas la laisser «aux boches ». L'abbé Paroissien, curé de la paroisse, refuse de quitter son église…
LE RAPATRIEMENT
Marguerite VERLON, son fils et les deux petites sont d'abord hébergés à Beaumont près de Huy en Belgique où ils vont passer six semaines environ. Ils arrivent après un transport en chariot par froid vif dans la mairie du village (la Maison du Peuple) qui est surchauffée. Arthur fait un grave malaise : le petit garçon de onze ans manque mourir de congestion. A la fin du mois de janvier Ils sont évacués vers la France. Arthur emploie le mot «rapatriement » car il indique le retour vers la patrie, alors qu'un réfugié a perdu sa terre…
Voici le récit de ce rapatriement tel que raconté par Arthur dans une rédaction du 16 avril 1918 à Glénay.

Le plus beau voyage que j'ai fait est de Belgique en France occupée, parce que je voulais être rapatrié. Nous partîmes de Belle-Maison, la ville où nous étions arrêtés depuis un mois et demi.On nous a conduis en voiture jusqu'à Huy où les Boches nous fouillèrent pour ne pas que l'on prenne d'adresse, de bijouterie, d'allumette, de tabac, ni de bougie. Ensuite nous montâmes dans le train à trois heures de l'après-midi et nous partîmes à dix heures du soir. Nous arrivâmes à Liège à minuit, aussitôt sortis de cette ville je vis de nombreuses carrières, mais on ne distinguait pas bien parce qu'il faisait très noir. Ensuite nous rentrâmes en Alsace Lorraine ou nous vîmes de nombreux coteaux de vignes et des gens qui étaient en train de les bêcher. Dans la campagne, je vis des prisonniers russes qui travaillaient dans les champs, ensuite nous arrivâmes à Metz, nous fîmes dans la soirée demi-tour et nous passâmes sur le Rhin où je vis des bateaux qui menaient du bois et des pierres. Après une journée de chemin nous arrêtâmes vers quatre heures du soir où les boches nous firent descendre pour passer encore une visite. Nous étions à trois kilomètres de la frontière Suisse. A cinq heures, nous repartîmes et nous vîmes de nombreuses chaînes de montagnes couvertes de neige et de bois de sapins. Après un quart d'heure de chemin nous arrivâmes à Zurich où on nous fît descendre du train boche pour aller dans un train Suisse. On prit ses places dans le train Suisse et une demi-heure après on nous fît descendre. On nous conduisît dans un lavabo, puis un soldat Suisse mit de l'eau dans les cuvettes et on nous dit de nous débarbouiller, ensuite on nous conduisît dans un hôtel où on nous servit à souper. A dix heures du soir, nous montâmes en train et nous repartîmes le lendemain à cinq heures. Nous arrivâmes à Evian, on nous conduisit au casino et on nous fit déjeuner à Evian. Je vis le lac de Genève et dans ce lac deux bateaux se promener et sur le bord deux jolis cygnes se promenaient. Le lendemain à midi nous repartîmes et dans la campagne je voyais des moutons qui pâturaient. A dix heures du soir nous arrivâmes à Lyon où nous restâmes deux heures en gare. Enfin nous partîmes et nous passâmes sur le Rhône le lendemain. Nous arrivâmes à Bourges et dans la campagne je voyais des hommes qui labouraient. Enfin nous arrivâmes à Moulins où je vis la catastrophe, la gare était presque toute démolie. Enfin nous partîmes et dans la campagne, je vis des troupeaux de moutons du Berry enfin nous passâmes sur de nombreux ponts et nous passâmes dans beaucoup de petites gares, mais je ne me suis pas occupé des noms, ensuite nous arrivâmes à Tours où des Américains débarquaient, ils chantaient la Marseillaise, ensuite le train siffla et nous repartîmes à cinq heures du matin. Nous arrivâmes à la gare de Thouars. Une heure après nous repartîmes, nous passâmes à Saint Jean de Thouars et nous arrivâmes à Saint Varent.
Je fus très content d'avoir fait ce voyage car j'ai vu la Suisse. »

Arthur racontera plus tard sa joie à Evian d'un accueil par une fanfare et des jeunes filles qui chantaient la Marseillaise. Tout le monde pleurait à genoux sur le quai de la gare. Il n'en parle pas dans le récit de son voyage. Il ne parle pas non plus de la séparation avec ses petites cousines Maruy. A Evian, la croix rouge les emmène dans la famille de leur mère, en région parisienne. (Arthur ne les reverra qu'en 1951).
L'ARRIVEE A GLENAY
Arthur et sa mère arrivent donc à Glénay le 8 février 1918. La commune leur trouve un premier logement dans une chambre chez Mme Primault (en face de l’école). Ils iront ensuite loger dans une petite maison située à l’angle des rues d’Airvault et de Biard. Voici la description qu’en fait Arthur en décembre 1918.
« Au milieu de la plaine au croisement de la route d’Airvault et Biard se trouve ma maison. Ses murs sont vieux et épais, ils peuvent nous préserver du froid et de la chaleur, elle est recouverte d’un bon toit de tuile où nulles tuiles ne manquent. Ma maison n’est pas très grande mais il y a assez d’ouvertures, une fenêtre donne sur la route, la porte est toute petite et étroite et près d’elle se trouve un petit carreau où le matin le soleil égaie la maison. Elle n’est entourée d’aucune cour et d’aucun jardin mais près d’elle à deux pas de la porte se trouve un petit hangar dans lequel nous serrons notre bois où il est bien préservé de la pluie. Ne voyez vous pas là bas près de la porte cette femme, c’est ma mère épluchant les légumes, et là sous ce hangar ce garçon qui casse du bois c’est mon frère. Ma maison n’est pas très belle mais je la préfère aux autres car elle se trouve près de la grand route, et aussi parce que l’on est en plein vent et surtout parce que l’été elle se trouve toujours à l’ombre et nous préserve des chauds rayons du soleil. »
Glénay est un petit village de 600 habitants environ, situé au nord du département des Deux-Sèvres. Ce village se situe aux confins du bocage vendéen, de la grande plaine du seuil du Poitou et du sud du val de Loire.
Une petite rivière le traverse, le Thouaret, qui appartient au bassin de la Loire.
Les curiosités du village sont une église romane située au centre du village et à quelques centaines de mètres un château Renaissance ruiné depuis la révolution. Les activités au début du vingtième siècle sont surtout agricoles, céréales dans la plaine de Biard, petite polyculture, élevage bovin et ovin, vigne. Hormis pour les céréales, la productivité est plutôt modeste, bien dans la moyenne régionale.
A cette activité agricole, il faut ajouter l’artisanat agricole, deux forges et un charron. Le bâtiment avec un maçon et deux menuisiers. Une tuilerie et un four à chaux qui sont les plus grosses entreprises. Enfin avant 1914, il y a trois cafés, trois épiceries dont une vend du tissu, un cordonnier, un bureau de tabac et un boulanger.






