RACINES EN PARTAGE
Voyage dans le temps avec les mots de Gaston
Je vous invite à plonger dans une lettre écrite par Gaston PAGE, alors grand-père de 80 ans. Destinée à son petit-fils Baptiste GACHIGNARD, âgé de 19 ans, cette correspondance retrace avec minutie la vie rurale d'une époque entre 1934 et 1946.
Avec des mots simples chargés de souvenirs, Gaston nous transporte dans sa jeunesse, entre les champs, le travail agricole et les défis du quotidien…


Pourquoi cette lettre de la part de ton grand-père pour te parler d’un temps que tu n’as pas connu. Je commence mon récit quand mes parents arrivent au château de Glénay le 30 septembre 1934. Ta grand-mère Liliane est née le 17 septembre 1934 . Sa maman Marguerite Joly femme Verlon est venue chez sa mère Rachel Loiseau femme Joly pour accoucher. J’avais à cette époque 9 années depuis le mois de mars. Je passerai sous silence le temps de ma naissance (ainsi de ma sœur Alberte) au village de Biard et aussi le temps de notre passage à Soussigné dont je pourrai te parler également. Je laisse cela pour une autre fois.
Donc je veux te parler de mes 9 ans à mes 21 ans : soit 12 années où nous avons vécu au château de Glénay. Je dois continuer d’aller à l’école. Monsieur et Madame Beaudet sont mes instituteurs je passe mes deux premières années avec Mme Beaudet puis je bifurque en grande classe. Deux ans plus tard mon maitre me présente au certificat d’étude que je passe à Saint Varent (et que je réussis). A l’époque , je dessine bien . Les filles de la grande classe rejoignent les filles de Mme Beaudet pour s’adonner à la couture. Les garçons de la petite classe rejoignent les grands de la classe de Mr Beaudet pour des séances de dessins. Un jour, notre maitre apporte son fusil qu’il accroche au tableau par la bandoulière. Toute la classe de garçons à pour tache de dessiner cette arme à feu. Je dis à mes voisins que cela me semble facile à réaliser. Que n’avais-je pas dis là ? Si bien que Mr Beaudet l’apprend aussitôt … Je peux dire en ce jour , ce qu’il a dit textuellement ! Toujours est-il que nous verrons après , les choses se passèrent sans doute bien . Depuis ce jour là ma réputation de bon dessinateur est unanimement reconnu. Si bien que les grandes filles en revenant de la petite classe me demande de leur montrer mes croquis et autres dessins ! Et moi, j’en étais déjà très fier , cela devait durer for longtemps, mais passons et revenons aux études . Elles se passent bien , sauf la première année ou ma sœur est meilleure que moi . Mais après , je suis toujours premier, en tout cas dans les premières places ! Et cela durera plusieurs années . Jusqu’à ce jour ou Mr Beaudet, mon maitre décide de me faire sauter une division et de me mettre d’emblée en grande division , autrement dit , celle de du certificat d’études primaire !! Cette année là , je l’ai trouvé dure, très dure mais Papa devait être d’accord bien qu’il ne m’en ai jamais parlé. J’ai passé mon certif haut la main .
Papa et mon maitre aurait bien voulu me faire poursuivre quelques études supérieures, mais la guerre est venue en septembre 1939, alors … Celle-ci se termina en mai 1945. Je passe évidement la dessus et te dire à toi Baptiste comment on pouvait vivre ce temps ? Nous n’avons jamais souffert de la faim, un peu de rationnement . J’ai vu faire le pain par mon père. Il faisait de la farine non seulement pour nous, mais également pour bon nombre de gens. Nous avions un tamis venu de chez notre grand-père Celestin Benoist. Papa a longtemps travaillé avec cet instrument et moi aussi mais pas aussi souvent que Papa. Il opérait pendant le pansage, c'est à dire le temps ou les bêtes étaient pansées en foin, betterave , topinambour, luzerne , trèfle, navet, choux etc... Je savais traire les vaches. Je me souviens très bien de la vache "Claire" qui nous donnait un très bon lait. Avec ma sœur Alberte et Maman, nous nous activions avec nos ficelles pour lier la queue des vaches et nos seaux et nos selles pour nous asseoir tout près des pis des vaches.
Et puis un jour, Papa s'est acheté une trayeuse électrique, c'était en 1945 peut être ! Je me souviens plus très bien ... Quand nous détachions nos bêtes pour les mener aux près, elles avaient là 6 hectares d'herbes à manger, sauf les temps des foins. Le premier pré que nous appelions pré de la grange, plus bas pré de la rivière et le pré du bout.
Un jour en 1940, j'avais juste 15 ans nous étions en train de faucher dans le pré du bout, quand nous voyons un soldat allemand qui s'avance vers Papa. Qu'ont ils dit ? Bernique et cetera ! Papa qui avait passé son temps dans la vallée du Rhin étant soldat a peut être put comprendre ce que l'officier lui a dit. En tout cas, nous devions apprendre qu'un détachement occupait la totalité du Pré du bas et ça pendant une huitaine de jours ! Soit une centaine de chevaux et autant d'hommes de troupe. (ce pré n'était pas fauché)
Et maintenant, je dois te parler de nos champs dans le parc et du petit parc, tout près du jardin (un pré faisant parti de la ferme à Emile Joly) . Gentise 1 ha et demie . Les places sur la route de Beaumont 2 ha, près de la rivière à droite, le petit coteau 1 ha, et de l'autre coté de la rivière au delà du pré de la "Naurais" là nous avions un côteau 2 ha qui servait de pacage à nos troupeaux d'ouailles quelques fois pour les vaches également. Papa passait beaucoup de temps avec son dail (faux) pour faucher les épines et les érondes (ronces).
De la ferme de Valigny, Papa avait obtenu en partage un quart des biens. Premier quart à tonton Aldebert de Beaumont père de Anne Page née 1920. Deuxième quart à tante Ernestine femme Chataignier. Troisième quart à tante Marceline Page femme Vergnault .
Part de Papa : 1 champ d'1 ha Vingt CA. La Primaude puis 1 vigne à Prot de 30 à 40 ca et d'un champ dans les Pacaude (?) que Papa plantera en vignes. J'ai vu planté ces différentes espèces de treilles. 4 rangs de < Commandant > + 5 rangs de Baco+3 rangs (je ne me souviens plus du nom de cette vigne)+ 3 rangs de Rayon d'Or+ 3 rangs de Noa, soit 18 rangs au total. La superficie de cette vigne pouvait faire de 50 à 70 ares+ un petit pré au carrefour de Valigny entre 10 et 20 ares. Total de la ferme 25 Ha+ la part à Papa de son héritage+ 1 vigne (arrachée) laquelle appartenait à Monsieur Rabouant, pharmacien à Airvault (son épouse étant la soeur de Paul Réau, patron de la laiterie de Riblaire. Cette vigne libérée des pieds de vignes, à peu près la moitié des vignes ('autre moitié était à Mr Réau Paul).
Cette terre avait été défoncée ? C'est à dire sur 60 cm de profondeur environ: La bonne terre du dessus mise en dessous -et terre du dessous mise dessus ! et c'est précisément celle-ci que papa a retravaillée avec ses bœufs et ses outils. Cette terre est argileuse soi-disant (très impropre, à la culture). C'est là que Papa a semé des citrouilles, courges et autres sur 1 ou 2 rangs. A la récolte, nous
avons eu des pleins tombereaux de citrouilles et autres. Il fallait se mettre à deux pour charger une seule citrouille. Aujourd'hui, soit 60 ans après, toute cette terre est redevenue terre de culture
De cette vigne arrachée, c'est Jean-Paul Lumineau qui en est le fermier, fils de ma sœur Alberte, femme de Jean Lumineau.
Je veux maintenant te parler des terres de labour. Je les ai vues toutes labourées, années après années, avec plantation de
topinambours sur 1 hectare, pommes de terre, et plantation de betteraves et choux sur 2 hectares environ. Puis à l'automne, semailles du seigle, avoine, orge et blé au total sur 5 à 6 hectares Tous les ans, nous avions des champs pleins de luzerne ou de trèfle.
Nous en faisions du foin à la 1ère récolte de printemps - saison des foins qu'il allait faucher avec la faucheuse Mac-Cormick, machine achetée par grand-père Benoist de Biard vers 1917 car auparavant, il fallait tout faucher à ta main, au dail !
Nous avons conservé cette utilisation manuelle pour donner à manger aux bêtes à l'étable. A propos du foin, j'ai vu charger et décharger 50 charrettes de foin (herbe sèche) dans la grange qui était pleine ras bord vers Juillet et Août.
Au printemps, nous semions nos (cholettes) de betteraves et de choux. Il fallait les entretenir par binage, arrachage des mauvaises herbes...
A l'époque des plantations, la terre étant labourée, nous venions arracher les plants de betteraves (dans nos cholettes) et emportions cela dans nos champs pour les planter en rangée. Nous attrapons mal aux reins et nous nous redressions de temps à autre et recommencions à planter sans relâche !
Je me souviens un jour avec mon cousin Paul Vergnault , nous avons terminé notre soirée dans le champ des Places vers 10heures et demi, puis il nous fallait revenir à la ferme du château pour manger la soupe. Puis, à la suite, nous faisions les choux, même scénario !
Vers la fin juin, il faisait chaud, voire très chaud ... Alors, nous envisagions les moissons.
Après avoir préparé les machines à couper la récolte, nous coupions d'abord les menus grains, seigle, avoine, orge, et terminions par le blé. Je me revois encore grimper sur la moissonneuse lieuse avec papa, lequel conduisait les bœufs. Loin derrière, les compagnons faisaient les quintaux avec les gerbes ... Papa avait fait l'acquisition de cette "métiveuse" mot patois pour cette heureuse mécanique pour faire les métives, notre lieuse (pour lier les gerbes) de la marque "Amouroux frères" . Papa l'avait acheté en 1928 ou 29.
Cette année là, mes parents étaient en ferme à Biard. |l avait la récolte en sortant et papa avait également une récolte à Soussigny, ce qui leur faisait 2 récoltes à moissonner ! Nous étions les premiers de la commune ! Enfin, du haut de mes 10-15 ans (?) ... Je le pensais ainsi.
1933-1946
C'est peut-être les meilleures années de ma vie de jeune ! Au bas mot, ces 12 années, avec cette "bécane" pour moissonner (pour faire les métives) avec un chapeau de paille sur la tête... et allons donc gentil p'tit gars !
Je viens de déjeuner tout seul ! Mamie est partie chez Emmanuelle à Nantes avec Monique. Je continue les moissons. Après les 6 ou 7 hectares coupés à la faux. nous avions souvent à couper chez nos voisins alentour. C'est ainsi que nous allions chez Gourdon( un cousin par sa femme, laquelle était une Maria). Puis chez... ? je ne me souviens plus du nom. Georges Chataignier pourrait nous le dire puisqu'il y était en journée. Puis à la ferme Bourreau, chez le père Guillot, à Beaumont chez mon oncle Lucien Benoist ( beau-frère de Papa). Son bétail, y compris ses bœufs étaient
atteints de la "cocotte" (fièvre aphteuse) puis chez Anatole Joly notre voisin.
Pendant toutes ces années-là, c'était la guerre avec ses hauts et ses bas ! Pendant plusieurs campagnes de moissons nous n'avions plus de ficelle pour alimenter notre lieuse Le sisal faisant défaut, il nous a fallu réapprendre a, couper à Ia faux. Papa n'avait presque plus de cordes pour lier les gerbes ! Je revois encore notre compagnon, le père Mathé Alexandre en train de faire des liens avec de la paille de blé dans l'bas des grandes lisses !Il n y arrivait pas, si bien que moi, j'y suis arrivé. Cela faisait parti des méfaits de la guerre. Puis, ce fut la ficelle en papier ; d'abord à un seul brin, laquelle cassait toujours.. puis, on a découvert la ficelle papier à 2 brins; alors là, Ça allait bien, puis à 3 brins, Ce qui allait mieux que bien !!
Si je te raconte tout cela, c'est pour que tu comprennes cher Baptiste que rien n'est gagné d'avance, mais qu'i| faut jour après jour se coltiner aux obstacles rencontrés. Lorsque nous sommes arrivés au village de Soussigny, l'électricité n'était pas au village. Quand elle fut installée chez les voisins, nos propriétaires virent que c'était bien et consentirent enfin à son installation. Pas de téléphone non plus ! Pas d'eau sous pression, etc., ..
Seul le facteur venait tous les jours.. Je me souviens, c'était en 1941-42. L'hiver était très froid. Papa avait décidé de faire du bois près
de la rivière dans le petit de coteau au et delà des chirons Mont'Pas. Nous devions couper toutes les souches de vergne et faire des fagots. Un gros arbre que Papa avait décidé d'abattre de 15 à 20 mètres de longueur. Chose dite : chose faite !! A nous deux. Notre arbre est allongé sur le sol puis sciage en longueur d'un mètre puis bûches.
Comme nous ne pouvions pas le sortir de là par tombereau, nous décidâmes de le passer sur l'autre rive. C'est ainsi que la rivière étant gelée (pendant que les Allemands piétinaient devant Moscou...) nous portâmes nos bûches à dos d'hommes sur la berge adverse au total, 3 à 4 mètres cubes de bois !
Je viens de te raconter , mon cher "petit gars" 12 années de ma vie avec force et détails bien des choses de ce temps là. Si, tu me suis, tu devrais comprendre bien des points de ma vie. Je ne savais pas alors qu'un jour je partirai vers le grande ville de Thouars, et qu'après 6 années et demie je partirai également vers cette autre grande agglomération de Niort ville, et que je travaillerai alors pendant 8 années et demie chez un autre employeur: Au total c'est plus de quinze années à user mon temps, en tournicotant avec mes bois !
Pour tout le reste, tu peux demander à ta mère. Elle sait, elle a vu et compris un peu ! Su tu cherches encore, je connais un égratigneur de bois qui pourrait éventuellement t'en raconter encore bien d'autres !
Bon, je pense sérieusement à arrêter ce bavardage lequel a sans doute put te fatiguer. Si tu lis tout ça d'un seul trait ! Tu n'y comprendras pas grand chose. A moins que jour après jour, tu décides d'en prendre graine et d'en tirer pour ta vie le meilleur à jamais. Je te salue jeune homme. Dans 20 jours j'en aurai 4 fois 20. C'est à dire 80 ans.
A bientôt
Gaston PAGE